Nouvelles

Journal d'écriture

Extrait à la fin du recueil de nouvelles d'Eric-Emmanuel SCHMITT "Concerto à la mémoire d'un ange"

 

 

La nouvelle est un épure du roman, roman réduit à l'essentiel.

Ce genre exigeant ne pardonne pas la trahison.

Si l'on peut utiliser le roman en débarras fourre-tout, c'est impossible pour la nouvelle. Il faut mesurer l'espace imparti à la description, au dialogue, à la séquence. La moindre faute d'architecture y apparaît. Les complaisances aussi.

Parfois, je songe que la nouvelle m'épanouit parce que je suis d'abord un homme de théâtre.

On sait depuis Tchekhov, Pirandello ou Tenessee Williams, que la nouvelle convient aux dramaturges. Pourquoi ? Le nouvelliste a le sentiment de diriger le lecteur : il l'empoigne à la première phrase pour l'amener à la dernière, sans arrêt, sans escale, ainsi qu'il est habitué à le faire au théâtre.

Les dramaturges aiment la nouvelle parce qu'ils ont l'impression qu'elle ôte sa liberté au lecteur, qu'elle le convertit en spectateur qui ne peut plus sortir, sauf à quitter définitement son fauteuil. La nouvelle redonne ce pouvoir à l'écrivain, le pouvoir de gérer le temps, de créer un drame, des attentes, des surprises, de tirer les fils de l'émotion, de l'intelligence, puis, subitement, de baisser le rideau.

En fait, sa brièveté met la nouvelle au même plan que la musique ou le théâtre : un art du temps. La durée de la lecture - comme celle de l'écoute ou du spectacle - est régulée par le créateur.

La brièveté rend la lecture captive.

 

Eric-Emmanuel  SCHMITT

 

 

 

 

Il faisait chaud en 76

 
Au retour de l’école où ma maîtresse s’est à peine étonnée de ma récolte de lichens, je vois des ouvriers s’affairer autour de camions garés dans la cour. Ils portent des tubes, ils portent des planches et ainsi harnachés gravissent comme moi sur les toits. Ils doivent refaire la toiture de la bâtisse principale. A cette occasion, un échafaudage est monté. Et on en profite pour ravaler la façade sur la rue Général de Gaulle.


Durant les années sombres, le conseil municipal par souci de bien faire avait renommé l’ancienne rue de Neuilliac, du nom du chef de l’Etat de l’époque. Pendant quatre années, mes grands-parents habitaient donc rue du Maréchal Philippe Pétain. La ville n’en était pas à son premier arrêté opportuniste. Déjà en 1802, sous l’impulsion impériale, les échevins avaient décidé d’oublier le nom de Pontivy pour l’échanger contre celui de Napoléonville, rien de moins. A la restauration, Napoléon parti après l’épisode des Cent jours, certains conseillers tentèrent d’imposer le nom de Bourbonville sans succès. Mais à l’arrivée de Badinguet, bis repetita. Pendant 18 ans, Napoléonville revient en force et apparaît sur l’ensemble des actes publics. Toutes les nouvelles rues arborent les noms des forfaits de l’oncle de l’empereur. Rue de Rivoli, rue du Caire, Avenue des pyramides, quai de Niémen, rue d’Iéna…


A l’automne 40, l’étrange défaite pourtant toujours pas digérée, certains nourrirent le projet d’honorer leur nouveau chef en rebaptisant cette sous-préfecture du nom de Pétainville. Mais, l’heure n’était pas encore venue. Ils durent se satisfaire d’une rue avant que le Général ne renverse le Maréchal.


En cet été 76, l’ardoise est brûlante comme braise. Le soleil darde raide, les couvreurs étanchent leur soif comme ils peuvent. Ils rêvent d’un bon crachin. Les façadiers supportent mieux la canicule. Ils s’abritent sous les planches ou profitent de l’ombre de l’immeuble après la pause méridienne. Le soir tombé, tous s’écrasent sur les fauteuils des camions et repartent fourbus vers leurs foyers. Au dîner, ce soir, la soupe est encore trop chaude pour nos fragiles papilles. Nous allons la refroidir sur le balcon en profitant de la fraîcheur du long crépuscule rose. Ce moment quasi rituel est normalement l’occasion d’une autodérision. Nous croyons que nos voisins nous épient, qu’ils se moquent de nos écuelles fumantes et qu’ils s’apprêtent déjà à nous désigner à la vindicte populaire. Si leurs regards imaginés s’appesantissent nous retournons laper notre potage au vermicelle dans la cuisine. Mais, ce soir, nous demeurons plus longtemps dehors. Une menace plane.

 

Les voix se sont faites plus vives et plus fortes dans le bureau des parents durant toute l’après-midi. Un de mes frères plus informé, il est à la fin de son collège, élude nos questions. Loin de la cuisine, nous nous efforçons pourtant d’en savoir plus sur l’atmosphère électrique qui règne encore autour de la table des grands. Aussi, sous notre pression, il nous lance :
-« Il y avait une vieille croix gammée peinte sur la façade. N’essayez pas d’aller la voir ils viennent de repeindre par-dessus. »
Une croix gammée. Je ne sais pas encore très bien. S’agit-il d’une croix de Jésus avec des notes de musique attachées aux branches comme font les anges avec leurs longs parchemins ? Sur le livre que j’ai eu en cadeau pour ma petite communion, le retour du Christ sur terre est accompagné de petits garçons dénudés et tout trompetant. La gravité de la réponse assortie de cette interdiction à assouvir notre curiosité me dit qu’il doit s’agir d’autre chose.


Oui ! Maintenant, je revoie la grande carte de l’Europe étalée sur le sol de la chambre de notre frère aîné. Passionné des événements militaires de la Seconde Guerre, il nous a présenté il y a peu l’évolution des fronts durant le conflit avec des figurines confectionnées à partir du carton d’emballage des pommes de terre. Je me souviens. L’Allemagne y était représentée par une vaste croix noire. Mais quel rapport avec la Martyre 1 ?


Le puzzle se reconstitue. Pépé aimait bien Pétain. Il avait servi sous ses ordres, il était fervent catholique et comme lui amoureux de la terre. Une fois le sauveur de la France installé à Vichy, Pépé s’était cru malin d’accrocher un grand portrait de son chef dans la salle du restaurant. Mais certains le soupçonnèrent très vite de faire du marché noir. Pire, ils l’ont même accusé de vendre des patates aux Allemands. Alors, à la Libération, cela ne se passa pas très bien pour lui et les siens. Il fut maintenu une semaine dans une prison du chef-lieu et dut donner des explications à quelques enragés. C’est à ce moment-là qu’un de ces résistants de la dernière heure a dû badigeonner la façade de ce svastika dénonciateur. Quelle infamie ! Le restaurant ne survécut pas à ce déshonneur.

 

1 La Martyre est le nom de l’ancienne auberge où nous habitons.

 

Yves Léauté

 

 

L’envers du décor

 

 Un champ de solitudes au pluriel.

Auchan, le grand marché du monde. Soleil d'été. Nous sommes fin juillet, les tournesols ont déjà leurs têtes recourbées et noircies par la chaleur. Le soleil redescend doucement. Un homme marche seul. Il se dirige, d'un pas empressé vers la porte centrale. Sur son passage, il toise les femmes. Sans attirer les regards, il se distingue dans la foule. Un visage anguleux, aux traits assombris par l’écume des jours. On le croirait rongé par la torpeur du temps, les pommettes saillantes, assèchent un nez en bec d'aigle. Des cheveux bouclés noirs, à peine blanchis sur les cotés. Il avance avec insouciance, voire une certaine légèreté. Il se regarde avancer. La démarche légèrement efféminée, il entre dans l'allée des galeries marchandes. Les bras ballants, une sacoche à la main. Il fait une chaleur presque tropicale. Les mains à peine moites et des perles de sueur sur son front, il se noie dans la fourmilière de regards.

 

Aujourd'hui, il porte un pantalon gris, tendance soixante huitard, avec un gilet en côte maillée dans les mêmes coordonnées. Aux pieds, des sandalettes de cuir. Daniel LANDIN, artisan boulanger, dans la tradition du métier. Un homme respectable de renom. Des années de face à face avec la pâte, la poussière de farine, à chercher la meilleure levée, la taille écorchée sur les miches de pain de seigle ou encore la cuisson croustillante des baguettes. Un savoir-faire qu’il a cherché, façonné de ses doigts, à l’ombre des maîtres boulangers. Il y a puisé des saveurs d’antan, d’un pain parfumé au levain naturel et à la mie aérée. Un métier en or mais rude, qu'il exerce depuis une vingtaine d'années. Il vit la nuit, dort le jour. Son teint blafard, presque farineux en témoigne. Un rythme qui le distance du quotidien des hommes, des femmes qu'il croise. Ils n'imaginent pas, ce qui se cache derrière les poches noircies par la fatigue de cet homme. Les nuits passées à enfourner le pain, la viennoiserie et toutes les sucreries que vous aimez, que vous lui enviez.

 

Il aime regarder passer les jolies femmes et le mouvement perpétuel de la foule. Il s'arrête devant un banc et s'assied. Sans nonchalance, il se laisse bercer par la frénésie qui agite les uns et les autres. A cette heure du jour, le temps s’écoule tout doucement. Il est assis à coté d'un homme, seul. Côte à côte, ils se ressemblent dans leur solitude. Ils échangent un regard furtif, sans se parler. Un mur béant les sépare, l'indifférence. Sentiment qu'il déteste, qui le désarme ; l'indifférence de sa mère. Un manque d'amour. Une vie toujours en retrait, sans le dire.

 

Il se lève brusquement, se dirige vers l'entrée du magasin. Les annonces publicitaires, conjuguées au hit parade du moment agressent et soulagent paradoxalement ses oreilles. Il préfère mille fois le bruit au silence. Il passe d'un rayon à un autre avec nonchalance. Il s'attarde au rayon Musique, il aime la musique. La variété française, Jacques BREL, Marie-Paule BELLE, Claude FRANCOIS, Mireille MATHIEU et la trompette.

Chez lui, il écoute des disques dans le noir, le casque sur la tête devant l'écran de télévision. L'image et le son, en déconnexion. Toujours, déconnecté. Déconnecté de l'autre, du monde des hommes.

Il chasse quoi au juste. L'ennui, le harcèlement de ses pensées, le silence. Mais où est-il dans ce vague ? Nul n'ose se prononcer. Un coeur barricadé.

 

Devant la rubrique Variété française, il cherche le dernier album de Marie-Josée NEUVILLE. Il aimerait le tenir dans ses mains. Ses doigts trient les titres des CD un à un. Il est devant la lettre N, il s'agite, ses doigts accrochent les pochettes, il hésite devant un disque. Il l'a reconnu, c'est bien elle sur la couverture. Un album noir et gris, reflet des sixties, il la regarde et se sent revivre, devant ses yeux défilent les années de sa jeunesse. Il esquisse un sourire, un passant le regarde, sans trop le comprendre.

Il a une éternelle nostalgie de ces années. Un album, un fragment des temps heureux.... Une illusion consumée, qu'il retient dans ses mains, dans le regard de Marie-Josée NEUVILLE. Il retourne le disque, et voit défiler les titres un à un. Il fredonne en sifflotant "La ballade des amours", l'une de ses préférées. Le piment du bonheur. Un flot de souvenirs le distance du bruit, de la foule. Il revoit l'atmosphère feutrée des bals sur les places publiques, des cafés, des virées en vespa avec des copains et la légèreté de la vie. Des images volées au passé. Il fait chaud, il est presque ailleurs.

Il lève les yeux et serre ce disque, et comprend ce qu'il renferme pour lui. Sans plus s'attarder, il se dirige vers le rayon Bricolage, peut-être se laissera-t-il tenter par trois bricoles inutiles qu'il entassera une fois de plus dans le garage, le fourre-tout de la maison…

Il aborde quelqu'un sur son passage, un homme seul, il a envie de parler.

 

- Pardon Monsieur, je cherche le rayon Bricolage, pourriez-vous me renseigner ?

- Suivez-moi, j'y vais justement, je dois acheter une perceuse électrique pour mon petit-fils. C'est son anniversaire demain. Vous savez les jeunes ils n'ont jamais assez d'argent, pour le bricolage de la maison. Alors moi, chaque année, je lui achète des outils ou des jouets de grands, quoi.... C'est un vrai bricoleur, comme son grand-papie. Ce petit fils, c'est un petit peu ma fierté.... Excusez-moi, je ne vous parle que de moi. Qu'est ce que vous cherchez au juste ?

- Moi, absolument rien, j'aime bien traîner dans ce rayon, on trouve toujours quelque chose en promo à ramener, vous ne croyez pas ?

- Si, absolument, moi si je m'écoutais à chaque fois je viderais le rayon à moi tout seul, les achats compulsifs, vous savez ce que c’est…

- Tenez, regardez, je viens de faire une petite folie. Ca fait des années que je cherchais ce disque de Marie-Josée NEUVILLE. Et voilà qu'aujourd'hui, il est à moi, ah vous ne pouvez pas savoir comme je suis content ! Vous la connaissez peut-être…

- Attendez, euh.... en voyant son visage sur la pochette, euh… il me semble vaguement me souvenir d'elle, elle n'est pas restée longtemps dans la variété française, quelques années à peine....

- C’est ça. Elle est partie avant d'atteindre le hit parade. Elle ne méritait pas ça, d'ailleurs dîtes-moi, qui mérite de mourir comme ça ?

- Ah ça, ah ça, ce n'est pas moi qui vous le dirai… Je vous souhaite une bonne journée et ne pensez pas trop à tout ça, Monsieur, la mort c'est toujours pour demain... Rappelez-vous-en !

- Merci beaucoup, bonne journée.

 

En quelques secondes, ils se sont éloignés l'un de l'autre, chacun face à son destin, devant des étalages de tout genre. Des clés à molette, des chevilles de toutes les tailles, de toutes les couleurs aux machines électriques les plus innovantes.... Tout y est pour le bonheur des bricoleurs...

 

La tonalité de ces derniers mots martèle en éclats ses pensées. Il cherche du regard une échappatoire, mais rien, ni personne, ne semblent le rassurer. Son disque à la main, il choisit une caisse vide, il a de la chance, décidément. Elle vient à peine de se libérer sous ses yeux. Il passe, sourit à la jeune caissière, paie son disque, la remercie et s'en va comme il est entré. Sans histoire.

 

La galerie marchande est en mouvement. Il avance dans une foule anonyme, qui s'agite, rit. Une solitude masquée, devant Monsieur tout le monde. Un environnement qui l’accompagne. Prolonger cette errance devant les vitrines des boutiques avant de sortir, de se retrouver seul. Quelques minutes supplémentaires à tourner en rond, sans trop savoir où aller. Quelle heure est-il ? Il scrute le ciel, puis hésite, le soleil est encore haut, l’après-midi décline doucement.

Dehors, il se retrouve sur le parking en damier d’Auchan, le champ de la vie, parsemé de têtes colorées à perte de vue. Où sont les champs de vaches d'antan ? Eh bien, ils sont ensevelis sous le bitume de ce maudit parking, le monde rural piétiné par les géants de la consommation, sans le moindre scrupule. C’est bien le discours des agriculteurs du coin, au regard de l’évolution de la grande distribution. Les locaux n’hésitent pas à en rajouter une couche, même s’ils sont les premiers en lice sur la liste des consommateurs.

 

Lui, il se moque de tout ça, de cette réalité. Pas conscient des enjeux du marketing, il n’a pas de prise sur ce monde là. La pub et les slogans ont plein pouvoir sur la vision matérialiste qu'il a du monde. Son rapport au monde, un rapport de consommateur conforme au modèle social. La réussite professionnelle, une belle boulangerie, l'accession à la propriété, les belles voitures de grand patron... Un bonheur, après lequel il court depuis toujours, avoir plus, consommer toujours plus, des pépites d’or durement gagnées.

 

Il est devant sa voiture et démarre en trombe et en musique sur la route. Les roues glissent sur le bitume et habitent une sensation de liberté. Vitres teintées, chaîne hi-fi intégrée, il roule. Il n'a pas envie de rentrer, c'est son jour de congés, autant en profiter pour virer.... Que faire ?

Les mains tendues sur le volant, les fenêtres ouvertes, il ne sait pas trop... Aller en ville, ça ne le tente pas avec la chaleur oppressante. Dire bonjour à sa mère, il trouve que ce n'est pas vraiment le moment. Puis, il pense à son frère qu'il n'a pas vu depuis huit jours, il hésite et finalement se décide de passer le voir. Il habite à une dizaine de kilomètres. En sifflotant il poursuit la route.

Il conduit assez vite, il aime la vitesse sur la nationale, il la trouve enivrante, il en oublie le flux. Il se sent maître de son véhicule. Il avance devant l'horizon qui se dissipe. Graduellement, la vitesse monte sur le compteur. Les yeux braqués sur les lignes blanches, il se met sur la voie de gauche, double les véhicules qui freinent son élan. Il se sent mieux. Il est libre, libre du poids du quotidien au volant de sa voiture. Il occupe l'espace à sa façon sans avoir besoin de l'autre. Il ralentit devant la maison de son frère. S'arrête et se dirige vers la porte. Il attend, regarde les volets fermés puis frappe. Le silence. A priori, personne.

- Michel, Michel......

 

Aucun écho à ces appels. Mutisme des murs, du jardin. Pourquoi toujours des appels sans écho ? La solitude a toujours la même rengaine et cela ne date pas d’aujourd’hui. Déjà enfant, il était toujours à l’écart, un peu retrait des groupes de camarades dans les cours de récréation d’école. Il se souvient de son premier instit et des premiers de la classe, comme on les appelait, ils ne le comprenaient pas toujours, ils ne parlaient pas le même langage que lui. Il a gardé en mémoire ce souvenir qu’il avait raconté un jour à table à ses enfants, pour parler un peu de lui. C'était un jour de récitation, en classe de CM1.

 

-Daniel pourrais tu nous réciter la dernière récitation de la Fontaine "Maître corbeau sur son arbre perché...", le doigt pointé sur moi.

- Euh, c'est-à-dire que, je la sais mais… euh

- Allez Daniel, aujourd’hui c’est ton tour

- Euh, « Maître Corbeau sur son château perché… »

Dès le premier mot, sa voix tremble, forcément il se trompe. Eclats de rires généralisés, et le voilà bien dans l’embarras. Le mot suivant ne vient pas, ne viendra pas.....

Et il voit pointer devant lui, la règle en fer du bout des doigts de maître. Suit un silence pesant, il pressentait le pire. Au bout de deux minutes, l'instit prononce le verdict, et le renvoie pour la matinée errer sur les bancs de la cour de l'école, en disant :

 

- Dehors ! Daniel LANDIN, vous n'êtes qu'un bon à rien ! On ne fera jamais rien de bon ensemble....

 

La règle tendue dans sa main droite, elle le regarde, dans un face à face impitoyable. Sans un mot, il se glisse derrière la porte. Enfin dehors, il est libre et pourtant empoisonné à jamais par ses blessures d’école, qui laissent un goût amer de l’apprentissage. Apprendre à apprendre, un métier qui ne s’apprend pas toujours. Des paroles insidieuses avaient osé briser un coeur d'enfant, pas encore sorti des bancs de l’école. Un trait de désunion entre l’école et lui, lui et la lecture. Dérapage non maîtrisé qui laissera des traces.

 

Il insiste, frappe une dernière fois à la porte. Rien. Il aurait aimé lui parler, dire quelques mots, de ceux qui gangrènent ses pensées. Habituellement, à cette heure là, il est chez lui. Il s'inquiète, il attend dans le jardin, contourne la maison. Il guette dans l'espoir de le voir apparaître.... Mais personne ne se montre. Il s'en va, et reprend le volant.

Déstabilisé, il décide de passer chez sa mère pour se rassurer. Elle habite tout près. Arrivé devant l'entrée de la cité, bardés d’HLM colorés, fardés des couleurs de la Méditerranée, il se gare devant la porte de son immeuble. Il grimpe les deux étages, pour se retrouver devant une porte fermée. Il frappe deux fois. Personne ne répond. Les échos résonnent contre les parois des murs peints de graffitis. Il se tourne, puis redescend, plus inquiet encore. A la sortie, il interpelle une voisine accoudée au balcon :

 

- Bonjour, excusez-moi de vous déranger, vous n'auriez pas vu ma mère Yolande, par hasard ?

- Si justement, je l'ai aperçue avec votre frère, ils sont partis faire des courses ensemble, il y a un quart d'heure à peine.

- Merci beaucoup, vous me soulagez, je m'inquiétais de ne pas la trouver chez elle. Je vais les attendre.

- Rentrez si vous voulez

- Merci, c'est gentil, mais il fait bon, il y a une petite brise. Je vais rester sur le trottoir.

- Comme vous voudrez Monsieur LANDIN. A bientôt.

- Merci....

 

Toujours attendre. Il a en aversion l'attente. Cet après-midi, il se retrouve assis comme un enfant qui attend sa mère sur le pas de la porte, après avoir passé la journée dehors. Il se sent infiniment petit, sans sa mère. Peut-être serait-il prêt à oublier, à pardonner si seulement.... Elle était là, lui offrant l'étreinte de ses bras....

Tant d'années dessinées, à travailler, à vivre sans passion ni compassion.... Des années réduites à des visites hebdomadaires pour se dire des banalités sans la moindre émotion, dans la platitude des mots.

Endurer l’indifférence....Il a grandi avec, sans le dire, sans le partager, presque tout seul. Pourtant il a une famille.

 

Recommencer, pourquoi pas, en disant les choses. Déterrer le passé pour déconstruire, reconstruire et penser à demain. L'oubli du temps qui fait mal, ça soulage parfois. Tout un canevas de pensées qui s’entremêle et lui sème le doute.... Pourquoi penser à tout ça aujourd’hui. Cette question lancinante le trouble, mais veut-il vraiment refaire l’histoire. Non, il n'est pas prêt, de toute façon elle n'est pas là, elle ne viendra pas. Il le sait, elle n'a jamais été quelque part pour lui, quand il en avait besoin. Pourquoi le serait-elle aujourd'hui ? Il se le demande.

Une demi-heure qu'il attend, c’est long une demi-heure lorsqu’on attend. Il avait oublié le bruit de la cité, des enfants qui jouent, qui vivent tout près, et pourtant si loin de lui. Sur le trottoir, les épaules tombantes, le regard plongé dans le vide. Las d’attendre, il se lève, et rentre dans sa voiture. Déjà, la lumière devient rasante et dorée sur les parois des immeubles. Il démarre et repart, il est tard ! Il l'appellera en arrivant à la maison. Inutile d'attendre davantage ici. En sortant de la cité, il exprime un soupir de soulagement. Finalement, il préfère l'absence à l'indifférence. Il croit savoir, au moins ça.

 

Une brise légère s’est levée, il a ouvert les fenêtres, désormais il sent la fraîcheur d'une journée qui se relâche. Une note jazzy, en compagnie de Miles DAVIS avec "Blue Haze", une mélodie ronde et veloutée. Un moment de bonheur. De nouveau sur les routes. Des tracés linéaires en courbes, qui cherchent un point de chute. Une voie large qui ordonne le mouvement des platanes et des véhicules qu'il dépasse.

Un espace liberté, semblable à celui de sa vie. Un espace encerclé, limité par des bandes blanches, devant l’horizon. Une projection hors de soi, qu'il n'ose pas délimiter. Des limites clôturent le champ de ses quotidiens. Des horaires draconiens, la vie la nuit, l'absence de dialogue avec ses proches, un semblant de gaieté dans l'isolement et la vitesse.... Une solitude en écho. Pourtant il fuit la solitude, paradoxe inhérent à la nature de l’homme. Une peur de l'abandon mais aussi la peur de rencontrer l'autre, là où il n’est pas. Pas d'alternative, soit il faut rompre avec le monde de l'autre soit entrer en dialogue. Il a choisi. Dialogue de sourds. Une violence verbale et gestuelle, qui le cloître dans un monde.

 

Sa famille, elle est plantée dans le décor de la boulangerie. Instruments de travail, tantôt soumis, tantôt révoltés face à tant de dureté. Des années à endurer, à espérer des choses qui ne venaient pas, des moments qui ne viendraient plus. Jamais, il ne s'est livré à son fils, sa fille ou sa femme, dans l'intimité. Seulement des mots exprimés dans la maladresse du mépris.

Partir un jour, laisser derrière soi les blessures. Les oublier.

 

Ne plus penser à tout ça. Sans regarder autour de lui, mais devant lui, tout semble aller si vite dans ses pensées. Des images souvenirs défilent, celles d'un temps où la vie coulait, l’aube des années folles, les virées nocturnes avec les copains. Il les revit depuis sans en ternir la rêverie. Se rattacher au temps. Un passé qui détourne les rétrospectives en différé. Le présent, non. Il n’est pas vraiment dans la jouissance de l’instant présent. Il le harcèle trop, beaucoup trop, il le remet en question. Il lui répète qui il est, sans tromperie, à visage découvert. Comment accepter la cruauté qui le met à nu devant l'autre ? Pourquoi accepter le visage de ce regard porté sur le réel, il ne veut pas se confronter à la vie en plein coeur.

Il a quitté la nationale, pour emprunter les petites routes de campagne qui le conduisent chez lui. Il est quasiment seul sur la route. A l'approche de son village, il redoute de rentrer chez lui. Pourtant ce n'est plus l'heure de s'apitoyer. La tombée de la nuit l’angoisse, quand la lumière s’obscurcit pour entrer dans les profondeurs de la nuit.

 

Il entre dans le village, en arrivant devant la boulangerie, il sort pour ouvrir le garage. Il se gare, ferme à double tour, et entre chez lui, sans croiser le moindre passant ou voisin. Il pose ses affaires sur la table et se sert un grand verre d'eau fraîche. Sensation de fraîcheur dans la moiteur de l’atmosphère.

Il monte à l'étage, le disque de Marie-Josée sous le bras. Dans le salon, il met s'installe confortablement dans le sofa. Il s'allonge, le casque sur la tête. Enfin, il la retrouve, il la revoit presque sur écran géant, ses chansons la rendent intemporelle. Elle revit. Les yeux brillants, tournés vers la porte-fenêtre, sont ailleurs.... Au delà de la vie, par delà la mort.

Le disque terminé, il le reprogramme plusieurs fois.

 

Le cadran électronique du magnétoscope affiche l’heure, illisible à cette distance. La nuit tombe doucement, les parois des murs se sont assombries.

Un moment de bonheur qui le déstabilise. Il est tout seul, il comprend qu'il a toujours été qu'il le sera jusqu'à la fin de son parcours. N’est-ce pas le destin des hommes ?

Il redescend, les yeux mouillés. Il ouvre le placard, sort une boîte de cassoulet, qu'il pose sur le feu. Il met une assiette, deux couverts avec nonchalance. Il décroche le combiné, et appelle sa mère.

 

-       Allo, Maman Bonjour. Comment tu vas ?

-       Ca va comme d’habitude, la routine quoi. La voisine m’a dit que tu étais passée cet après-midi, Michel m’a ramené une dizaine de minutes après ton départ. C’est dommage.

-       J’en avais marre d’attendre, alors je suis parti sans laisser de mot.

-       Bon, bien à la prochaine fois, quand tu passes

-       On verra ça, bonsoir

 

Il acquiesce ses propos en inclinant légèrement la voix. Ils se quittent ainsi. Brève conversation, sans suite. Il n'a pas parlé. Il est face à un blanc, dans le fond noir de la cuisine. Rien à dire, puisque rien n'a été dit. Rupture de l’intérieur, il a froid en plein été. Qui appeler ? Sa fille ? En Normandie, où elle termine ses études. Son fils ?

En vacances en Grèce avec un ami, où sa soeur doit le rejoindre d'ici quelques jours.

Sa femme ? Invitée à dîner chez des amis, elle a quitté le domicile conjugal depuis quelques mois déjà. Son univers familial disloqué. Et lui, devant son assiette encore vide.

 

Il se lève, éteint la gazinière et se sert du cassoulet. Il aime le cassoulet. Il aime la charcuterie en généal. Il n'aime pas la cuisine méridionale. Il préfère la fondue savoyarde, la raclette, la choucroute, les plats de montagne et d'Alsace.... Des régions qui ont bercé les premières années de son enfance. Un retour aux sources, dans ses habitudes alimentaires.... Curieusement ! Il met en route le petit écran, histoire d’accompagner le vide. A priori, le film de la soirée a déjà commencé, il le prend en route ; comme la vie, il l'a toujours vécu sur des lieux en transit. Sans port d'attache, toute la famille suivait le tracé des lignes électriques, d'un col à un autre, d'une région à une autre, d'une ville à une autre... Son père était chef de chantier des installations de haute tension, en montagne. Un itinéraire changeant, sans racines, pour quelques mois ou quelques années.... C’était sûrement difficile de se lier, avec des amis, avec un environnement. Car nous devons les quitter un jour ou l'autre....

 

Ne pas s'attacher, pour mieux se protéger. Les ruptures font trop mal. Il a toujours montré une carapace épineuse, pour se cacher ou pour ne pas s'approcher de l'autre. Pourtant en Savoie, à Bourg Saint Maurice, un jour, il a laissé un ami, un vrai, en réprimant de chaudes larmes. Daniel FOLANT, même prénom que lui, même passion pour le vélo. Des accroches entre ces deux gamins. Un ami d'enfance, le seul dont il parlait. Un garçon originaire de la Savoie, un vrai montagnard, qui est resté accroché à ses montagnes. Il a revu dans le temps. Il admirait beaucoup. Mais ils se voyaient très peu, si peu. A regret peut-être....

 

Une série américaine, au programme. Il ne la connaît pas. Il en a tout de même reconnu la tonalité. Il n'est pas dans l'intrigue du film, il est ailleurs. Il courbe l'échine. Il vient de terminer le dessert, un chocolat liégeois fondant, avec une crème légèrement fouettée comme il aime. Il en savoure les dernières bouchées, en raclant le fond de la coupe. Il débarrasse la table sporadiquement. Il éteint le téléviseur, s'assoit à table, la tête dans ses mains. Il reste ainsi quelques minutes.

A quoi pense-t-il ?

 

Sans vraiment savoir pourquoi il monte au salon. A peine est-il en haut, qu'il tourne en rond, s'interroge, hésite, puis redescend. Une fois en bas, il sort dans la rue, regarde discrètement autour de lui. Personne.

Puis il rentre dans le garage pour chercher quelque chose, qu'il a soigneusement dissimulé au fond. Ses mains tremblent, il a trouvé, il le prend dans un sac plastique. Il s'apprête à sortir, quand il entend des pas. C'est Madame Tardy, il la reconnaît, elle passe par là tous les soirs à la même heure, l’œil aux aguets, de quoi alimenter les commérages du village. Elle est pressée ce soir, elle ne s’attarde pas, à tord d’ailleurs. Il attend qu'elle disparaisse de la rue. Ca y est ! Plus personne, plus de bruit suspicieux. Il ferme la porte à double tour, et s'engouffre chez lui.

 

Il remonte, pose son sac dans le salon et met la musique fort, très fort, les décibels s’envolent dans les 30m2 du salon. Sans se lever, il ouvre le tiroir de la table, sort quelques feuilles de papier et un stylo. Accoudé, il essaie de se concentrer, de rassembler trois idées à écrire. Pas facile, lorsqu’on est en difficultés pour aligner trois mots sur une feuille. Parole d’illettré.

 

Les mots ne glissent pas, ils écorchent le papier, dans le désordre de ses pensées, il ne cherche pas le sens, il est maladroit. Il s'énerve, griffonne la première feuille et la jette par terre. Il recommence. Il essaie de se calmer, le poing gauche sur la table, la main droite crispée. Il respire comme un tabagique, les battements de son cœur s’accélèrent, son front est perlé de gouttes. Il reprend le stylo et recommence. Maladroitement, encore une fois. Il cherche une forme d’expression lisible, comment dire les choses.... Il est tard mais il s'en moque. Le cadran électronique clignote en pointillés, une lumière rouge dans la profondeur de la nuit... Les mots se bousculent jusqu’au dernier.

 

La nuit est pénétrante, une lune noire et des étoiles par milliers, dans le ciel bleu noir. Face au néant des mondes, il s'éclipse, en fermant la porte du salon. Dans le fournil, des baguettes sagement allongées dans des toiles de jute des chariots lèvent, à coté des miches de seigle. La levée est à son apogée, une croûte commence à s’épaissir sur les boules blanches.

Une odeur acre de levain embaume la maison.

 

Le lendemain, à matines, il gisait debout, le cou noué à une corde.

 

Corinne Paquin-Correggio, 1996