Récits brefs

Cette rubrique présente des récits brefs d'écrivants à découvrir, révélateurs de la magie ou des turpidudes de l'instant présent.

A ce jour, Philippe FABRY, Christine CARBONNIER et Corinne Paquin-Correggio partagent leurs récits imaginaires ou auto-fictionnels avec vous également...

 

Corinne Paquin-Correggio, le 15 mai 2012

 

 


2014

ROMA...

 

Les "taxis-carosses" du vieux continent vous invitent à redécouvrir le vieux Rome des noctambules, les clubs mais aussi les maxi-salles au goût futuriste ou classique, de quoi vous donner envie de bouger. Des espaces des plus avant-gardistes au rythme du hip-hop, de la R'n B futuriste ou du disco déviant, que ce soit le Club Akab, l'Alibi ou Radio Londra. Il suffit de choisir son style...

Dès minuit, ils circulent dans les grandes avenues de la ville et vous offrent leurs services pour une poignée de livres. Ils vous font déambuler dans les quartiers les plus sombres aux plus branchés, en passant par les ruelles et les grandes places de la cité nocturne éternelle. Certains clubs ne vous acceptent que masqués, sous peine de vous voir refuser l'entrée, alors n'hésitez pas à vous travestir le temps d'une soirée.

 

Une atmosphère aux facettes très colorées et aux sonorités house, disco et techno. De nombreux fêtards se joignent à vous pour des soirées dans des espaces revisités, relookés. Une expérience à vivre au moins une fois voire plus, pour comprendre les moeurs et coutumes les plus intimes des romains. Les "taxis-carosses" fiers de leur exploration nocturne, ont fait la fortune de Rome, depuis leur apparition : nocturnes en tout genre, évêques démasqués, rêveurs d'un autre temps, ils sont tous au rendez-vous. C'est une nouvelle forme d'errance de la nuit qui transforme le regard et les pratiques de chacun.


Corinne Paquin-Correggio, le 31 octobre 2014

Rouge d'or, Rouge coquelicot

 

Noyée dans un tourbillon de pétales bercés par le vent du sud, je cours avec toi dans ce champ rouge vermeil, à l'ombre des cumulus qui passent et tracent des chemins dans les rangées de coquelicots. Le Luberon au printemps éveille les émotions et l'euphorie des premières longues journées sous le soleil, qui ose s'étirer toujours plus longtemps. Tu aimes la vie, les fleurs te sourient, dans leur langage. Tu n'as que quatre ans et tu sais déjà les observer, les sentir sans résister à concevoir des petits bouquets que tu serres bien dans ta main pour demain, pour maman.

 

Les saisons nous révèlent à fleur de peau l'insouciance de l'instant, la sensation éphémère d'une rêverie à partager, avec le regard de l'enfance, le tien. Je te dis avec des mots pour cette vie en devenir, ce bonheur fragile que tu portes en toi, tente toujours de le préserver pour demain.

 

Corinne Paquin-Correggio, le 28 octobre 2014 

 

 

Succession temporelle

 

Une rue pavée, invite le promeneur, un éternel passager des rues des villes, de ces lieux de vie éphémères. Celle-ci, est une longue rue sans fin, bordée d’habitations aux façades de couleur. En marchant, il s’arrête au croisement de deux rues. Le déclin du jour tamise une devanture d’une hacienda en demi-teinte, les murs délavés de rose et de bleu ciel en disent certainement long de l’histoire de cette maison. Comment ne pas s’attarder devant un pin penché en face de ce bistrot à l’ancienne ?

 

C’est une maison linéaire en apparence sur trois niveaux, mais elle donne l’impression d’un espace qui s’engouffre dans la profondeur d’un labyrinthe menant ailleurs. Il se laisse envoûter et entre par un passage étroit, il longe les murs aux parois presque décroutées, qui le mènent vers une longue terrasse au bord d’une plage de sable blanc. Des tables colorées en fer presque rouillées ornées de chaises, habitent ce décor presque lunaire. Un bistrot ouvert mais inhabité, les amateurs de cocktails et de bières n’ont pas encore fait leur apparition.

Il est encore trop tôt…

 

Face à cette étendue, il court, il saute et il s’enfonce inlassablement dans le sable, ses pieds s’élancent pour retomber un peu plus loin, il se sent presque en apesanteur. Le sable resté chaud des heures de soleil d’été, lui chatouille les orteils. Les pieds arrimés au sol, les yeux rivés aux nuages cotonneux gris anthracite, il scrute le ciel qui cherche à gronder. L’orage se rapproche dans l’horizon lointain, la lumière s’obscurcit et les premières gouttes pénètrent sa peau sans effet de surprise. C’est une pluie fine et tempérée, qui imprègne les pores de chacun de ses membres en éveil aux sensations.Un parfum ambré d’une mousson se dissipe dans l’atmosphère.

 

C’est une promesse qui l’inscrit dans une autre temporalité, celle qui évite de s’ébrouer continuellement dans les déchirures du quotidien, ces trottoirs de l’existence qui le mènent nulle part. L’euphorie de ce décor poétique, évite invariablement le cri d’un orage intérieur, ces voix qu’il tait pour vivre l’instant au présent, celui qu’on attend sans lendemain

 

Corinne PC, Paris, le 07 mars 2014

La vie est ailleurs

 

Une chambre nue et vivante dans l’inventaire des douze lieux de vie. Une chambre choisie au hasard des circonstances, aujourd’hui. C’est un espace paré de murs aux surfaces irrégulières, d’un plafond à la provençale et d’une porte en bois du siècle dernier. Une porte ouverte sur un monde à soi, à double entrée entre deux mondes, l’immuable et le mouvement perpétuel. L’immuable se situe dans la lenteur de l’enfance, le mouvement dans la perspective d’un devenir ailleurs.

 

 Ma chambre est grande, sous un toit en pente douce, subtilement agencé de tuiles à la provençale. Une mansarde délimitée par la profondeur du mur du fond. Les murs crépis beige saumon révèlent la lumière du jour, ils ont pourtant un aspect presque granuleux, celui du sable fin des calanques de Cassis. Des affiches de peintres habillent les murs de couleurs, de voyages, de paysages provençaux. L’errance de ces toiles sur papier glacé, éclaire ma vision du monde et lui donne des ailes pour demain. Tous les meubles sont en bois naturel, cela n’a que peu d’importance, c’est la dimension de l’espace que j’aime.

 

 Le plancher craque sous mes pas, les soirs d’automne où je cherche la vie en dehors de ce lieu en marchant, en regardant le ciel et les étoiles, juste au dessus de ma tête.  Je n’ai que 10 ans et j’ignore tout de ces « espèces d’espaces » pour pasticher Pérec. Si ce n’est que cette chambre a maintenu des liens, qui sont restés enfermés entre ces quatre murs encore à ce jour. Une inscription appartenant à l’enfant que j’étais.

Corinne PC,  Paris, le 18 février 2014

2013

Ataraxie

 

Au début j'avais apprécié ce clochard aimable, souriant, discret, attentif, reconnaissant. En bon professionnel, il savait satisfaire le consommateur de bonnes 

actions. Nous faisions parfois la queue pour avoir le plaisir de lui donner. Mais ça s'est gâté ; au lieu de me laisser libre de donner quand j'en avais envie, il s'est peu à peu transformé en impôt, me guettant du regard, implorant un don, faisant le malheureux. Un jour, il me demanda un ticket restaurant, au titre que c'était pour son anniversaire ; ou il faisait signe, douloureusement, qu'il avait faim.

 

Petit à petit c'est devenu une épreuve de croiser ce regard guetteur, plus collant que la glûe. Il s'empâtait ; la rue abîme. Qu'était devenu mon bon clochard aimable, souriant, discret, attentif, reconnaissant ?

 

Le pauvre, ça n'allait pas s'arranger... Je décidais d’abréger ses souffrances et de le faire accéder à l'ataraxie, la paix éternelle. J'optais pour le poison. Mais croyez-vous que c'est simple de se procurer du poison ? Même à l'heure d'internet, c'est très compliqué. J'allais voir un pharmacien, ami d'amis et, prétextant l'écriture d'un roman noir, lui demandait conseil.

 

J'ai laissé le compliqué : non, je ne traverserai pas la Roumanie jusqu'en Transnystrie ; d'accord le Polonium ne laisse aucune traces, mais non. J'en ai appris beaucoup sur certaines plantes d'ornement qui devraient être interdites, tant elles sont dangereuses ; beaucoup aussi sur ces champignons d'apparence inoffensive et que l'on confond avec les bolets..

 

Ce qu'il m'a fallu de patience dans la cueillette en forêt de Sénart avant qu'un autre pharmacien me dise « Ah ceux là n'y touchez pas ! ». Ensuite la confection du sandwich n'a pas été compliquée, et il m'a remercié d'un regard si reconnaissant...

 

Philippe Fabry, le 13 novembre 2013


Metamorphose

 

A l’aube ce matin-là, en ouvrant mes paupières alourdies j’ai cru comprendre que quelque chose ne tournait pas rond dans cet espace pas vraiment familier pour moi. J’ai refermé un œil, vieux réflexe lorsqu’une réalité semble vous échapper. J’étais confortablement assoupie sur une feuille de nénuphar dans un immense étang linéaire, face à la ligne de mire de l’horizon. J’éprouvais une sensation nouvelle, mon corps ne pesait presque rien, j’habitais l’atmosphère autrement. Le monde m’apparaissait sous dimensionné, j’étais livrée à une vision mi- humaine, mi- animale, j’appréhendais un monde de « little people » meurtrie dans un corps informe.

 

En ouvrant la bouche, un croassement bruyant s’est répandu en écho dans la profondeur de cette surface plane, sans que je puisse en maîtriser l’ampleur. Qu’ais-je donc fais pour subir un tel sortilège. J’étais parmi les plus laids de l’espèce, j’étais verdâtre, tout fripé, à la peau vieillie. Je ressemblais à un caméléon, au gré de l’humidité ambiante, je me transformais du gris sombre au vert sale, vous auriez du voir cela, enfin tout un poème…

Maintenant que je suis devenu « ça », que faire de mes pensées philosophiques dans ce règne animal où l’instinct et la survie sont les maîtres mots du quotidien. Enfin, me dis-je, il me faut songer âprement aux priorités du jour, à savoir me nourrir. Il me semble que quelques insectes devraient suffire à ma panse, tout au moins pour démarrer cette nouvelle journée singulière.

C’est calme, je n’entends aucun bourdonnement  pour me mettre en chasse. Là commence de nouveaux apprentissages, comment vais-je m’y prendre ? Je dois vous avouer que la première confrontation au réel s’avère plutôt complexe à gérer.

 

Soudainement, les feuillages ondulent et je vois apparaître au loin une grenouille qui s’approche discrètement de moi, pour me rejoindre. Serait-ce mon amoureuse ayant subi le même sortilège que moi. En cherchant à me rapprocher, une nappe a commencé à tournoyer en spirale, dans un mouvement incontrôlable. Un tourbillon nauséabond a cherché à nous ensevelir, dans les méandres profonds de l’étang enchanteur.

 

Eh bien, je ne saurais rien de plus de toute cette aventure, car me voilà un des mortels du monde de l’au-delà, séparé pour toujours de ma conscience d’être vivant.


Corinne PC, le 07 février 21013

 

 

L’R de Rien

 

Après 22h00 une vie lunaire, plus chaotique livre subitement les appétits nocturnes des troquets du quartier. Imaginez-vous au carrefour du Boulevard de Charonne et de la rue Taillebourg à ces heures là, et entrez dans le bar « le Taillebourg ». Un bar sans apparat, qui sait malgré tout fidéliser une clientèle de proximité au comptoir et une autre clientèle sur sa terrasse d’angle.

Chaque soir, c'est un défilé de situations, de fictions à réinventer au gré des personnages de la rue...

 

Ce soir, comme vraisemblablement tous les soirs, j’aperçois de loin, un homme à l’allure adulescente attablé dehors, devant une pinte de bière ambrée, un vieux « Pan », en référence à Peter Pan, les lectrices de « Elle » en apprécieront la référence. En deux mots, un quinqua exhibant un style retro, vêtu d'un jean noir, d'une chemise blanche à peine déboutonnée et d'une veste en tweed, il possède le regard des grands séducteurs. Il a les cheveux bruns presque hirsutes, un visage anguleux habillé d’une barbe poivre sel bien taillée de trois jours.

 

Il ose vous toiser d’un regard noir, enfin, devrais-je préciser, toutes les femmes à la silhouette de top et au sourire ravageur, faisant de l’effet à ce type d’homme de 17 à 77 ans. Vous savez, le profil de celui qui court encore après ses vingt ans, sans le moindre complexe. Sûr de lui, tétant du bout de ses lèvres une e-clop, vapotant une fumée légèrement parfumée au bois de rose, au passage des jolies femmes. Il annonce la couleur, il démarre toujours ses phrases ainsi, par un compliment sensuel :  "Vous êtes superbe mademoisellevous prendrez bien un verre avec moi ce soir ? ". Un rituel de drague bien rodé, qu’il perpétue inlassablement. L’appât semble en attirer certaines qui partagent aisément un moment ou un bout de la nuit, et en rebuter d’autres, plus nombreuses, je fais partie de la seconde catégorie.

 

Ce soir, une jolie jeune femme, une adolescente aux grands yeux vert en amande, svelte et au look glamour. Elle porte une petite robe noire près du corps et des bottines rouge vermeil, sur des jambes nues qui allongent sa silhouette.

Je la suis de près, en passant devant la terrasse du bar, et je peux voir qu'il lui sourit déjà de loin. Il semble la courtiser, avec sa nonchalance habituelle, il est tard, presque 23h00, il a déjà l’air déjà un peu gai, ce n’est pas sa première gorgée de bière. Il l’interpelle avec véhémence, il insiste, la jeune femme semble mal à l’aise, mais elle s’assoit légèrement contrariée, mais n’osant pas refuser l’invitation, certainement, son jeune âge.

 

Je me suis arrêtée, devant une vitrine, à deux pas de sa table et je guette le moment opportun. La jeune femme me tourne le dos, lui s’absente pour commander une tournée. Il reste un fond de bière dans sa chope, d’un tour de main, je déverse quelques gouttes subtilement d'un poison, qui devrait le voir terrasser en moins d’une heure.

Curieusement, je ne l’ai jamais plus croisé. 

Corinne PC, Paris, le 12 novembre 2013

 

 

 

 


 

Conte

 

Réponse à la question : pourquoi le printemps ne vient pas ?

 

Dieu, qu’il soit loué, dans sa grande sagesse, s’ennuyait.

« Que ce monde est prévisible ! Comme rien ne change !

Les hommes, parlons-en…au début, j’ai bien aimé leur feuilleton, « plus moche la vie », j’étais accro. Mais maintenant ! C’est cousu de fil blanc, répétitif ; par moi-même, il faut que ça change !

Et ces saisons ! Et que j’ai mon équinoxe, mes saints de glace, mon saint Glinglin… »

 

Dieu, qu’il soit loué, décida de réunir les saisons et créa une plateforme, la haute école de climatologie : « Allez hop, l’hiver, l’été, le printemps, l’automne, vous arrêtez de rester dans votre coin. Chaque matin vous jouerez la journée aux cartes. »

Et depuis, Dieu s’amuse : « ah, par moi-même, l’automne est vraiment fort aux cartes ! »

 

Philippe Fabry

 

 

Nuits d’été


L’avez-vous déjà entendu ?

Semblable à un murmure, le hululement du hibou détient sa force, teintée d’une tonalité légère et régulière, dans le silence nocturne. Il surgit à son heure tardive, de la profondeur des nuits d’été en Provence. Ignorant sa provenance, vous le rechercherez des soirées durant, avant de pouvoir l'apercevoir. Je vous invite à perséverer et vous finirez par le trouver, les soirées de pleine lune. 


Vous voyez, là je m’imagine à Bonnieux, au cœur du Luberon, dans la partie haute du village. Vous remontez tout le village par la rue Voltaire, à la sortie, traversez et prenez la rue aux marches pavées après le café des terrasses, en direction de l’église haute, par opposition à l’église basse. Eh bien arrêtez-vous, j’habite là, au pied d’une esplanade, à deux volées d’étourneaux de l’église médiévale, légèrement plus haut sur votre gauche.

 

Au pied de la maison, sur une placette, trône un vieux marronnier, deux fois centenaire, comme les cèdres du parvis de la vieille église. A la cime de ce marronnier, viennent se nicher dans la soirée deux hiboux claironnant à tue-tête inlassablement un chant nocturne, à l’heure où grillons et cigales se sont tus. Avant les douze coups de minuit, ce hululement accompagne le rituel d’endormissement des pages d’un roman qui défilent sous nos yeux embrumés, mais encore captifs. Un plaisir à déplier à l’infini dans un élan amoureux, comme un songe d’une nuit d’été, fidèle à l’esprit shakespearien.

  

Corinne PC, Paris, février 2013

 

Leg

 

« Moreillois, moreilloises, chers crétins rayonnants, trente ans que je suis votre maire, et, depuis ma naissance peut-être, soixante-quinze ans de lutte contre votre connerie atavique, mélange de crétinisme béat, de mauvaise foi innocente, de myopie satisfaite. »

Assis sur le socle en béton de l'immense croix qui domine Moreille, Pierre Mansart contemple sa ville et lui parle.

Depuis un an, à chaque cérémonie, Troneur, le jeune député est là, vautour artificiellement bronzé, à faire campagne sous son nez, ralliant les uns après les autres, le poussant vers la sortie.

Sans que personne ne l'exprime, il est clair que lui, Pierre Mansart, serait trop vieux, devrait éviter de faire le mandat de trop, il faut du neuf, renouveler les générations...Et puis un député maire, ça vous situe une ville, c'est un atout.

 

Le soleil dessine un patchwork avec les haies des champs, avec les peupliers le long de la Vouine. Trente ans qu'il refuse de modifier le POS, trente ans qu'il refuse la ZAC; qu'il défend les petits commerçants contre les projets de « zones de chalandisation ».

Ah ils vont l'avoir leur centre commercial, leur parking géant, le plastique des hangars, la publicité.

Ces champs splendides seront dédiés à l'élevage de pavillons phénix. Ce panurgisme le dégoûte.

 

Le soleil fait luire le toit d'ardoise de l'école. Pierre Mansart repense à la dernière réunion, à la rencontre avec les enseignants et les parents d'élèves. Si Adam Smith a raison et que l'intérêt public est la somme des égoïsmes individuels, alors tout va bien, très bien même : mes enfants, ma pédagogie, mon quartier , mon pognon...

Pierre Mansart contemple à nouveau l'école. Le directeur de cette école, il faudrait que je le tue moi même, que je roule dessus, ah quelle maladresse!, un drame de la vieillesse !

Foutue caboche, et jeune avec ça, il peut nuire longtemps ! Des décennies de culture de l'élitisme républicain, belle invention qui oriente les enfants pauvres vers les voies de garage, ou vers la porte. Tous les ans ce donneur de leçons renvoie un, deux, trois élèves.

A la mairie, c'est guère mieux, tous ces blanc-becs prétentieux qu'il a du embaucher à cause de ces normes débiles.

Il cherche des yeux la maison de retraite, elle est là ; pauvres vieux, qui n'ont plus le droit de rentrer dans la nouvelle cuisine aux normes, qui n'ont plus le droit d'avoir un frigo dans leur chambre et ces andouilles de conseillers qui le serinent pour passer par Sodexo. Simone doit se retourner dans sa tombe. Elle rirait bien si je pouvais lui expliquer cette histoire, « la marche en avant », Simone, c'est très simple « La marche en avant est une organisation des zones de travail qui va favoriser l’application du HACCP ».  T'inquiète pas Simone je te montrerai l'usine à gaz des quatre circuits : des déchets, des denrées, de la vaisselle propre et de la vaisselle sale. Mais attention Simone pas de vieux dans ces circuits, c'est pas prévu dans la marche en avant.

 

Quand je repense à cette maison quand je l'ai créée, la cuisine était un petit paradis ; j'y étais tout le temps fourré, les repas de Simone, quelle artiste... T'as de la chance Simone, tu ne verras pas ça.

 

Les cloches de l'église sonnent l'angélus. Pierre se rappelle que sa mère le récitait en latin « Angelus Domini, nuntiavit Mariae » ; il sourit en se rappelant les plaisanteries familiales après qu'il ait beuglé, enfant, un cantique à tue tête « il est né le vieux divan ». En tous cas pour ce qui est du Dieu vivant, on ne le voit plus à Moreille, quelle tristesse ces curés magnétophones, la pauvreté sidérante des sermons, les tentatives pathétiques de mettre un peu de vie, un peu de conviction dans des discours qui tournent à vide, sans prise sur le réel.

Du coup l'église se vide, les cafés n'en profitent pas, ils se vident aussi, comme les commerces, comment faire ?

Il a essayé de toujours partir des besoins des habitants : de quoi ont besoin les enfants, les adolescents, les adultes, les vieux, les commerçants, les entreprises, les quelques paysans qui restent ? Il a essayé de développer la solidarité, l'attention aux plus fragiles.

Le problème est que ceux qui font l'assaut de son bureau, de ses permanences, ceux qui se plaignent, pleurent, ceux qui savent demander sont rarement ceux qui ont le plus besoin.

Aider les riches plaintifs, le jeune député saura faire...

Pierre Mansart regarde la partie de la ville qu'il a toujours préférée, la côte Saint Martin, le chemin du milieu des vignes, la sente des mirabelles.

Sa grand mère le gavait de mirabelles ; on les ramassait, les triait : les abîmées pour faire « la goutte », les plus belles en fruit, en tartes, les autres pour la confiture. Il se rappelle de la circulation permanente de productions, des cochons tués à tour de rôle, de la capacité collective de résister à la misère.

Tiens, la grande maison des Vergeot, où sont maintenant les services techniques.

François va partir en retraite, on sera bien dans la merde. Il vaut dix missions locales à lui tout seul : quand on lui confie un jeune abîmé par la vie, on ne sait pas comment il fait mais, en un an ou deux, il te remet au boulot les bras cassés et les canards à trois pattes. Son père dans son garage c'était déjà pareil, une sacrée école de mécanique et une sacrée école de la vie.

Ah si on pouvait obliger les enseignants les directeurs d'école à faire un stage chez François...

 

Le soleil perce au travers des nuages et la beauté de la ville le frappe. J'ai été fidèle à mes aïeux, j'ai restauré leurs maisons, protégé le patrimoine mais je n'ai plus de femme, pas d'enfants, pas d'héritier spirituel.

J'ai pu agir, être utile, mais, vite, il n'en restera rien, rien que le nom d'une rue ou d'un rond point devant un super marché.

 

Philippe Fabry, janvier 2013

 

 

Vladivostok, au moins une fois…

 

Il a l’oreille tendue vers le ressac, le roulis ose s’infiltrer dans les coquillages bercés par le mouvement des vagues. Les galets de toutes les couleurs avancent légèrement secoués et mouillés, sur l’étendue du rivage. Il aime ces atmosphères marines en Normandie, où le ciel bas se confond à l’horizon, dans une discontinuité irrationnelle. L’océan s’est teinté d’un vert émeraude, ce reflet des jours tristes d’automne, contre les parois dessinées de la roche. L’illusion d’un brin de bonheur à partager.

 

L’humeur vagabonde, il murmure les derniers vers de Ma Bohème d’Arthur Rimbaud « (…) Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, comme des lyres, je tirais les élastiques. 
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! », ces vers ont bercés toutes les années de son adolescence. Un vrai moment de repli sur soi. A présent, il songe à ce départ, ses valises, son passeport, les indispensables d'un passager itinérant. La quiétude du lieu le ramène à mille incertitudes qui hantent l’esprit la veille d'un départ. Comment résumer en quelques mots les nécessités de ce voyage, la projection immatérielle d’un tel itinéraire. Rien de naturel, rien qui parle de son identité et de la généalogie familiale, un simple désir alimenté par la littérature et le cinéma, comme on rêve de voir New York une fois dans sa vie. Le même leitmotiv interne presque viscéral, de parcourir une partie du monde sur le rail.

 

On n’est jamais vraiment certain, d’avoir pensé à tout, ses objets fétiches, ses livres, quelques rares photographies qui ont un sens affectif et fragile, ces petits riens de la vie qui habillent notre rapport au monde, nos illusions à réinventer dans la transhumance.

Demain, c’est pourtant le grand jour, il quitte son pays natal, pour la première fois, il prend le transsibérien Paris Vladivostok. Des années qu’il rêve devant l’étendue de l’océan, d’aller à la conquête des terres et des paysages de l’intérieur de l’Europe de l’est. Enfin, vivre l’errance d’un si long voyage, celle de la vapeur et du rythme des cheminots. Il va vivre la vie au ralenti des passagers, en regardant défiler les villes, les campagnes, les montagnes, sous la pluie ou la neige, au gré des heures du jour et de la nuit. S'imprégner de la traversée de la Volga, de l'Oural sans le moindre mot en tête, si ce n'est les rares images de paysages nus et presque irréels des livres de géographie des années de lycéen.


Mais en attendant l’ivresse de cette trajectoire à venir, il est encore là sur cette plage d’Etretat, noyé dans ses pensées et ses rêveries, figé dans l’immobilité de l’horizon devant soi. Le rideau ne s’est pas encore levé, celui qui transfigure une autre réalité de ce rêve d'adolescent.

  

Corinne PC, Paris, janvier 2013

 

2012

Lacoste, 2005
Lacoste, 2005

Chimère provençale

 

La ligne intemporelle de cet instant, la ramène au souvenir de ce paysage hors champ.

La cour baignait dans une lumière méridionale, les lauriers roses regorgeaient de fleurs et les chênes blancs étaient en feuilles, dans ce jardin printannier. Un arrosoir jaune asséché restait un peu figé, dans cette saison lascive, à proximité des pots de terre cuite vides, presque à l'abandon. Un espace à défricher un jour ou l'autre, se disait-t'elle.

 

Immortalisée sur une chaise longue à l'ombre d'un chêne, elle éprouvait un vague à l'âme, semblable à un grain de sable dans une eau limpide ; semblable à l'ombre d'un nuage de passage, toutefois il parasitait ses pensées, assombrissant ainsi son humeur d'une nostalgie inhabituelle.

Une sensation de paresse au soleil, c'est bien cela qu'elle éprouvait en dégustant un carré de chocolat noir amer après une gorgée d'un café corsé. On nomme cela l'appel à une gourmandise sucrée, à cette heure du jour. Sa  fille passait par là, en sautillant, en dansant un pas de tango, dans une robe lègère à manches courtes. Comment ne pas mettre des mots sur cette émotion-là ?

 

Inopinément, elle apparaissait pleine de vie et de pétillement. Elle regardait la vie autrement, dans sa grâce et sa futilité de danseuse, sans la moindre urgence en tête, elle suivait le mouvement musical d'une mélodie interiorisée. Elle contournait les arbres fruitiers du jardin, tout en ignorant les correspondances des lieux, des personnages qui habitaient cette réalité-là. La sienne certainement.

Une sensation d'ivresse, invitant à l'illusion d'une chute vertigneuse d'un saut de balançoire.

 

Corinne PC, décembre 2012

 

 

J'aimerais vous dire

 

Je suis en charge de vous expliquer une dimension très importante du monde, fondamentale ; enfin c'est ce que pense l'organisateur de cette rencontre. Mais j'ai un problème, peut-être insoluble.

 

En effet dans ma langue, ce que j'ai à vous dire s'exprime très simplement : « Bouzzoug Camado ».

Mais -et vraiment j'essaie depuis plusieurs jours intensément- je n'arrive pas à le traduire. 

 « Bouzzough » a déjà plusieurs dimensions, utiles pour décrire un saucisson, un accordéon, ou une tache jaunâtre sur l'ongle du pouce droit d'un pied masculin taille 44.

 

Avec « Bouzzoug » on peut se comprendre. « Camado », c'est plus compliqué : il y a une dimension corporelle, très corporelle, avec aussi un peu de pilosité, mais qui ne peut s'appréhender qu'avec le fait d'être assis.

Je perçois bien à votre attention, à votre concentration, que vous pouvez comprendre chacun de ces mots, mais la vraie difficulté c'est leur mariage qui les change plus encore que les êtres humains après leur mise en couple.


Je suis tenté de vous dire intensément « Bouzzoug Camado », « Bouzzoug Camado », pour faire passer le message, mais je comprends bien qu'il faut aussi que j'avance dans ma traduction."

 

Philippe FABRY, le 05 mai 2012

 

Départ

 

Minuit pile !! La sirène retentit... La voix du commandant - rugueuse et  froide - s'escrime des haut-parleurs, tranchant brièvement la noirceur de la nuit. Elle guide les hommes d'équipages qui s'activent entre les quais et la passerelle. Toutes les instructions doivent être suivies à la lettre !!! Les installations électriques semblent suivre la voix, ballottées et prêtes à disparaître au moindre souffle. La vision devient confuse et irréelle. 

Debout à l'avant du cargo, à l'étage supérieur, mes doigts se cramponnent à la rambarde glacée...

Quelle émotion particulière que le départ ! Cette ouverture vers l'inconnu, les sens exaltés par l'inattendu. L'Etre semble alors vraiment vivant pour la première fois. On oublie le passé, comme on ne s'attache plus aux aléas du futur. Peut être subsiste-t-il à peine, ce souvenir lointain, cette sensation de joie pure qui nous a habité en de rares instants durant toute notre existence.. 

Tout semble bon, que ce soit le vent qui nous enveloppe, les odeurs qui s'insinuent en notre fort intérieur, notre corps pesant et mouvant, et bien sûr nos yeux inondés, rassasiés, illuminés par des paysages enchanteurs... Habituellement, ces même paysages semblent anodins, ordinaires même. 

Mais soudain, la Beauté nous surprend et nous submerge totalement.  Cette beauté constituée de tous ces éléments bien concrets, animés et inachevés.. C'est cela, oui ! L'inachevé est la source de l'imperfection, l'élément indispensable... 

Ce mouvement du devenir, quelle profusion !!! On touche de si près l'intangible. L'impalpable devient matière. Le coeur se met à vibrer de tant de délices. 

On comprend cette part, cette petite portion à laquelle l'homme s'échine et s'évertue.. si minime soit-elle, rien ne serait sans elle... 

Dans cet instant précis, tout est harmonie, tout est MERCI...  

Quelle joyeuse traversée qui débute en ce dimanche de Pâques !

 

Christine CARBONNIER, le 08 avril 2012

 

 

 

 

Peter de Francia

 

 

En hommage à Peter DE FRANCIA, un grand artiste peintre, qui nous a quitté dernièrement, à l'âge de 91ans, en toute amitié. 

Paris, le 28 avril 2012


 

A l’heure des réverbères

 

Les rues du village demeurent enserrées dans un huit clos à cette heure du petit matin, la rue basse ignore encore la lumière du crépuscule, les parois des murs tapissent les rues d’une lueur opaque, celle des réverbères. Une palette de tons gris ravive l’assoupissement des façades repliées aux volets décolorés, grinçant au moindre soupir de la Tramontane. Le vent s’infiltre dans les passages empierrés du village. Pas une âme qui s’éveille ce matin, dans les rues de Lacoste, si ce n’est celle du veilleur nocturne de l’antre du four à bois. Sa porte azurée en bois vernis est entrouverte, elle répand une odeur âcre de levain, de seigle mi- cuit et de brioche au beurre. Des effluves salés sucrés de pain chaud et de viennoiseries, de quoi dilater les narines des villageois encore endormis. On l’entend à peine défourner les premières baguettes dorées qui crépitent sur sa vieille pelle de bois.

 

Une longue silhouette noire se distingue dans le silence insoumis, à grandes enjambées, des pas se succèdent et résonnent sous les escaliers de la porte sous Barri. Il aime ces heures là, où il s’empare de la solitude intérieure des murs, des voix de pierres. Il cherche peut-être la l’intimité temporelle de cette errance matinale. Esquisse t’il d’un trait vif et souligné, les ombres traquées de cette terre d’antan ? Un pays qui a déjà conquis des anglophones comme lui, mais également des suédois, des normands et des parisiens qui apprécient l’authenticité de ses paysages de vigne et de cerisiers. Cette terre, cette lumière il y a ceux qui l’habitent et ceux qui la louent, ose-t’on décrier dans les conversations de comptoirs des cafés du village.

 

D’une allure altière et légère sous des étoffes de tweed, vêtu d’un pantalon de velours côtelé brun, des chaussures lacées et cirées, il affiche une élégance « so british ». Suivi des ronds de fumée de sa pipe, il descend la rue d’un pas assuré en passant en contrebas de la terrasse du café de Sade, envahie par les feuilles de vigne mordorées. Le café n’a pas la même vie avec ses chaises repliées sur les tables. Trois pas de plus lui suffisent pour pousser la porte de la boulangerie, il frappe de trois coups bien fermes pour ne pas effrayer le boulanger qui lui tourne le dos.

 

-       Bonjour

-       Bonjour, vous êtes mon premier client Peter, comme tous les matins. La nuit a été longue, la solitude du fourneau, vous ne connaissez pas ça, vous… La vie d’artiste c’est vraiment autre chose, ce n’est pas les mêmes contraintes, en tout cas, c’est ce que j’imagine… Bon, vous êtes encore en vacances par ici, mais il me semble que cela se termine bientôt, non. Vous savez, vous allez me manquer, je m’habitue à vote présence au petit matin.

-       Eh oui, encore deux ou trois jours avant de retourner dans les brumes et le crachin Londonien, c’est toujours difficile de quitter Lacoste. Deux ficelles bien croustillantes et deux croissants au beurre.

-       Elles sortent juste du four, Tenez regardez, elles seront à votre goût celles-là. Elles seront bien chaudes pour votre petit déjeuner. Je vous offre un croissant de plus ce matin, ils sont beaux.

-       C’est vraiment comme cela que je les aime vos croissants quand ils sont bien feuilletés. Je vous remercie, c’est tellement aimable de votre part. A demain.

-       Au revoir.

 

Ses deux ficelles et sa pochette de croissants sous le bras, il reprend la rue en sens inverse, les fenêtres au dessus du café s’éclairent tout doucement. Le village se prépare à son rythme provençal.

 

L’un et l’autre ont quitté ce village, chacun à sa manière, mais la rue témoigne encore de ce qu’ils étaient à ce village.

 

CPC, Mai 2008

 

 

 

 

Cohabitation mitoyenne

 



Ici, c’est la maison d'à coté. Ici, deux maisons de vie. Deux lieux, deux murs mitoyens. L'enfant rejoint l'adulte côte à côte, d'un lieu à un autre. Curieusement. Des années les séparent, mais ils se retrouvent, sans trop savoir pourquoi. Souvenir d'un retour, d'un détour vers soi.

Un petit village qui regarde le Luberon, tantôt de loin, tantôt de près. C'est le sud de la France, terre d'asile, de soleil...

D'un été à un autre, le ciel bleu azulis pose ses regards sur les courbes d'un Luberon envoûté. Cigales et grillons louent sa présence. Dissimulées sous les branches de pins Sylvestre ou dans les herbes folles, ils sont là, à guetter la lumière des matins.

Cette terre, cette lumière il y a ceux qui l'habitent, ceux qui la louent....

Rue basse, lieu des passages perpétuels. C'est la rue des commerces. La rue basse, en opposition à la haute. Ceux du bas, ceux du haut. Elle habite rue basse.

 

Ce matin, Pepito vient la rejoindre dans la tiédeur des draps. Il étire ses pattes blanches, avant de s'allonger sur l'oreiller. De ses yeux ronds enjoués, il suit les ombres des murs ou la mouche qui vole au dessus de sa tête. La lumière du jour l'habite d'une humeur changeante. Il sait être présent, attentif aux choses en mouvement. Magie de l'instant. Dehors, une vie s'éveille, les bruits de la rue s'entremêlent, se dispersent. Elle se perd ailleurs. Rêverie d'un temps, autrement.

        CPC,  Lacoste 2000

 

 

 

Ombres et lumières

 

 

Que nenni le déni où sombre la lumière, la voici ici présentement, dans un lieu hors de soi. Récit d’un extrait de vie relatif à ce désir d’absence de soi. Une ligne d’horizon hors marge, dans les coulisses du théâtre de la vie.

Elle, au diapason des consonances au féminin.

Elle suit les ombres béantes de la forêt à l’orée du temps.

Ivresse d’un espoir aux contours des lettres d’un alphabet qui s’est perdu dans l’illusion de l’instant. Image colorée d’un soleil sans lune, des ombres d’une soirée qui s’avance dans la vallée du Jabron qui s’endort. Baignés dans un diaphragme diurne, aux teintes d’un mois de juin qui tire à sa fin. Des contours opaques dessinent la cime d’un hêtre parmi les herbes desséchées à la tête haute. Mais où est donc l’âme du poète ?

Ciel blanc de pétale de rose, livré aux martinets.

Lignes d’une femme sans visage. Regard noir.

 

Serait-ce une rêverie au chevet d’une page ouverte sur les rives d’un étang. Des heures alanguies de ce jour qui s’achève doucement. Des rondes de cendres d’une vie qui s’éteint. Est-ce un élan irradié d’un rêve sans prolongement ? Ou le rivage d’un destin, d’un écho qui s’entrouvre à soi, dans cet espace semi replié. Elle entend le bruissement des feuilles au dessus de sa nuque. Semblable au rythme léger d’une saison sans pardon, sans un mot.

Dans cet instant, une mouche s’attarde sur ma peau, virevolte et poursuit sa route sur ma main. Elle préfère s’envoler et disparaît hors champ. La couleur s’assombrit dans l’étendue de l’horizon.

 

Sans doute, je reviens d’un parcours lointain, au diapason d’un chant perdu dans le ciel. Oisillon en partance pour un autre monde, dans un ailleurs vers la lumière. Prunelles en éclat, d’un être qui cherche à nommer l’indicible. Elle revêt les apparats d’un être qui recherche l’exil, qui s’éveille aux silences intérieurs d’une vie passagère. Sombre magie de l’errance des désespoirs à la recherche d’indices troublants, d’une histoire à la dérive. Un genre d’histoire que l’on retrouve abandonné dans les tiroirs d’uns chambre à soi. A l’abri des regards, d’une lumière si frêle.

 

Un décor de montagnes sur la ligne d’horizon d’un jour qui s’attarde. La vallée du Jabron, un espace qui s’ouvre sur les mondes alpins. L’étendue devant soi à perte de vue. Des champs de blé au premier plan, parsemés de fleurs de pavot, mouchetés d’une couleur d’un rouge sang. Evocation d’un page d’hier au goût amer, pourtant déjà si loin.

 

S’évader à partir de ce lieu et échouer quelque part, en voyageant par les flots marins, au loin. Naviguer sur des mers et des territoires inconnus, d’une aventure à une autre.

Un récit sans nom.

Des noms, des fragments biographiques en quête d’une réalité, d’une identité sociale. L’identité, un refuge, une cachette sécurisée. De l’émotion construire les liens, des lianes qui ouvrent des passages inattendus d’une quête amoureuse. Non aux tourments des fantômes d’hier, de simples troubles faits qui osent murmurer la rivalité des larmes d’une nuit sans pluie d’étoiles. Des senteurs de pins, de jasmin irradient nos narines. Etoiles disséminées dans un ciel qui ne renonce pas au jour et la nuit. Monter toujours plus haut, accéder à la lumière de la nuit. Petites lucioles qui redonnent d’autres contours aux visages, aux arbres et aux toits. Sur la table de bois des petites mains ouvrières s’écrient sur des feuilles entassées et noircies d’encre, avec ou sans verve, en fonction du moment.

 

Dérive d’un amour qui passe, qui danse, image volée au passé.

Errance d’un fragment. Deux corps nus sur un kilim de prière, gisants après l’embrasement du soir. Brasier d’un feu consumé, d’un amour rongé par l’écorce du temps. Des éclats d’une chair insouciante, d’un murmure charnel.

Rage de vivre, de se désavouer à l’ombre de soi. Des pensées insoumises et des sentiments différents, ouvre une porte à d’autres émotions.

Singerie de l’oubli, de l’éphémère.

Clin d’œil aux amoureux de l’instantané, des lignes discontinues d’un esprit en fugue. Que de chemins croisés, de chemins séparés, où trouver les tertres ou les traits d’unions des voix à unir ? Désamorcer un sens pour soi et l’autre dans un lien de réciprocité. La voix pour renouer des bribes d’espoir à faire renaître au fond de soi.

 

Se laisser chavirer dans l’ombre de la lumière, en cherchant les détours d’un cycle sans fin. La finitude des corps enlacés, sous des ailes repliées, dans le dessein d’un deuil non daté, d’un temps d’arrêt à toujours, à jamais.

Trouver les lieux, à découvrir, les décrire ou les écrire en noircissant les pages d’un carnet, sans trahir le verbe d’un élan nouveau.

Déplier les mots, en l’absence de regrets, dans un monologue intérieur.

 

Et soudain, la soie déchire le voile de la nuit, la lune semble sourire aux chérubins, sous le feuillage noir des mûriers. Des étoiles plein la tête, dans un ciel à en perdre l’équilibre, la nausée nocturne. Dans ce tintamarre nocturne, des éclats de voix et de rires disent l’ivresse de ce ciel qui n’en finit pas de vivre. Un abandon à ce vertige lunaire, qui invite à partager la magie, à distance de soi.

 

Ouvrir un espace clos libérateur d’un mouvement intérieur, celui qui loge aux confins de soi à la frontière de l’autre. Berceau teinté d’imaginaire, une vague évocation de l’enfance, rimant avec discontinuité, réalité ou pseudo réalité.

Oser et tenter la suite.

Comment composer le rythme, la durée, le corps du texte ici ou là, après tout ni le lieu, ni l’instant n’ont vraiment d’importance. Ce ne sont qu’après tout des moments fugitifs d’un chapitre qui se clôt. Laisser toujours une porte entrouverte où un ailleurs peut prendre forme.

Ignoré aujourd’hui, effleuré demain, encore fragile et pourtant presque là déjà, presque tactile. Comment la brise du soir, il souffle, j’entends son murmure dans le connaître vraiment.

Frisson de feuilles du mûrier. Nos silhouettes suivent l’ondulation des bougies et nos pages froissées d’encore se murent à nouveau dans le silence. Les noisetiers répondent au mouvement sur l’autre rive du mas. De nos mondes, s’éclipse l’intention d’une présence au texte.

Retour d’une allitération qui cherche un temps de pause.

Du nœud de ses rêves, le noctambule des mots n’est que de passage. Il vous salue sur la pointe des doigts.

CPC, Lacoste 2003

 

 

 

 JUST NOTHING...

                                                                                                                                                                                                                

Rien, je n’ai rien dit.

Dans ces murmures du néant, le désordre de l’alphabet, des lettres insolites se délient en dehors de la page. Dire le fond, oser le tableau, exiger le piment du chœur de la mélodie et écrire la partition.

 

 

Une voix sans l’écho.

Tu l'entends ?

Au creux de ton oreille, elle cherche un abri.

Anodine, elle ose libérer un mystère, que tu ignores.

Portes cochères sans détours.

Préserver un espace, pour te retrouver, te libérer des mots qui te rongent. Un espace pour tracer une ligne d’horizon.

La part manquante, celle que tu cherches.

Semblable au vertige des paroles, aux champs des silences.

 

Indéfiniment, le doute.

Il épouse une rumeur sur des chemins défaits, des draps froissés. Il meuble les silences vacants des espaces vides.

Des histoires sans la vérité du cœur. Dire l’émotion sans la décrier sur les murs du commun des mortels ;

 

La déchirure, l’oser.

Rêverie d’un décor dissipant l'obscurité des pensées. Dérouler les flots de l'intérieur, sans la moindre certitude, dans un monde ivre du temps qui passe.

Ivre d'instinct, sur la jetée d’un autre rivage.

 

Un écho sans l’ombre d’une voix.

Un indice du temps impalpable.

Engrenages mécaniques du sens, des actes des bas-fonds.

  CPC, Lacoste 1996.

 

Traversée en déroute...

 

 

La pluie.

Une pluie sereine frappe contre les parois des vitres de la voiture.

Ils sont deux, immobilisés dans un espace clos. Un lieu, dans un moment intemporel. Le crépitement des gouttes prolonge ce fragment. Autour, une forêt de cèdres, vert sombre. Un espace ouvert, des vitres fermées.

Une journée hivernale du mois de janvier, humide.

 

Repliée sur son épaule, elle s'abandonne. Des bras sont là, pour l'enserrer, pour exprimer quelque chose. Des bras qui l'attendait, des bras qui voudraient rester attachés.... Une pensée, prolonger l'éphémère.... L'isoler pour eux qui sont là face au mutisme du décor. Un silence les lie. De ce silence, prend corps un mot, des mots qui martèlent en éclats l'illusion d'un instant volé. Des mots ravageurs, qui noient le vert de ses yeux. Il l'a regardé, puis il lui a dit qu'il n'était pas seul, que sa vie était partagée avec d'autres...

 

Soudainement, d'un simple regard la forêt est devenue opaque, impénétrable. Des mots en ont rencontré d'autres, sans violence. Ils ont dit des choses lointaines.

Elle n'était plus si près. La pluie était autrement. Ce lieu protecteur, lui a inspiré de la méfiance ou de la culpabilité.

Ce repli, prenait l'apparence d'une fuite.

Partir ou rester ?

 

A mi-chemin, entre Bonnieux et Lourmarin, une enclave investit la vallée. Une combe s'entrouvre entre les courbes du Luberon. Le soleil matinal perce. Elle est là trois jours plus tard, même trajectoire en sens inverse..... Des images d'eux en vrac, remontant la vallée. Ce même trajet, les avait conduit dans la forêt, sous la pluie. Une envolée de regards et de gestes dans une illusion....

Une envie de crier, de répandre sa voix.....

La lumière est dorée, sous l'épaisseur des brumes. Pénétrante, elle parle avec des couleurs. Un murmure face à la rage intérieure qui désagrège son coeur. Sensation murée face à la profondeur insoumise du vallon. Simple mouvement qui désordonne ses pensées.

Une envie de crier qui la met en déroute....

 

Avec son histoire, elle a suivi le tracé de la route, en sens inverse ; fuyant les images de la traversée.

Sans se retourner, depuis elle cherche ses pas....

 

 CPC, Lacoste 1996.

 

Pause Café

 

 

Imagine-toi, il est 15h. Je suis dans un café, à trois pas de la gare routière d'Aix. Heure de prédilection, pour déglutir trois gorgées d'un café corsé. Ce qu'on appelle communément la pause café.

 

Ce n'est pas vraiment un bistrot, encore moins un bistroquet comme on les aime. Loin,  c'est vraiment très loin de l'intimité du Bistrot, rue de Paris, de la cité ouvrière du Havre. Tu te souviens, du piano marron glacé, derrière l'escalier. Souvent, tu pianotais une mélodie improvisée ou l'une de tes dernières compositions. La musique et toi. C'était tout un monde.

 

Si je devais te le décrire, c'est plutôt un café glacé, aux façades vitrées. Un lieu spacieux mais terne. Le comptoir, au centre, est revêtu de parois vert d'eau, il semble ordonner cet espace homogène. Les habitués, accoudés, testent l'atmosphère du jour, rien d'anodin n'ose troubler leur pause café, tout au moins en apparence. Le juke-box accompagne les silences isolés. Me and you against the world... C'est un peu nous. Cette chanson rengaine, tu l'aimais, nous l'aimions ensemble.

 

En entrant, j'ai hésité avant de m'asseoir. Tu me connais, choisir une place dans un espace, ce n'est pas simple. Après quelques hésitations, je suis au milieu, contrairement à mes habitudes. Comme tu peux l'imaginer, je suis seule, je précise surtout sans toi, devant une tasse de café. Ecrire le manque.

 

Tes yeux pour me regarder.

Je vois dans le reflet cuivre des plafonds, des hommes qui se regardent sans se voir autour des tables rondes, presque intimistes. Des tasses de café qui traînent, des cendriers encore remplis de mégots. Rien ne s'attarde sur ces tables, les buveurs d'un instant non plus. Ils sont, elles sont ici pour consumer l'espace-temps dérobé, consommer le moment présent, étonnamment si bref.

 

De rares bavardages rompent le lien des solitudes. Des rondes de fumée s'entrecroisent, des regards suivent la même trajectoire sans se toucher, sans s'effleurer.

D'ailleurs, on me regarde, sans me croiser, ma plume en intrigue certains, d'autres s'en indifférent ! Comme dans la vie. Tu sais là, je crois que je me répète.

 

Tout près de moi, entre un grand-père, aux binocles ronds. Il a l'oeil vif, 

il hésite, il cherche sa place lui aussi, puis s'assied devant la vitrine. Il a choisi de se tourner vers le monde, le mouvement perpétuel de la rue. Il sort son journal "le Provençal", et commence à lire les page à la dérobée. Il est serein, ses gestes sont précis. Il sirote un verre de grenadine et poursuit sa lecture. Il sourit, peut-être à un titre provocateur de ce quotidien.

Lui parler. Non, il lit. Et moi, j'écris.

 

De l'autre coté, comment t'expliquer. Des flux et reflux de personnes qui entrent, qui sortent par la porte. Entrée et sortie. Des dizaines de pas s'agitent, sur les carreaux couleur brique , semblables de la terre cuite. Je les trouve agréables à regarder, peut-être même à toucher ; mais je n'ose pas, je ne les touche pas.

Te toucher, te lover contre moi peut-être.

 

Ailleurs, dehors, les couleurs du soir enveloppent la ville. Des feuilles de platanes marron fripé tournoient, le ciel a déchiré son voile de brume.

Novembre, c'est un mois triste, comme ce café. Paradoxalement,la gaité se réinvente dans les rues de la ville aux tâches d'automne pour ceux et celles qui les voient.

J'aime ce mois, toi aussi. Toi et moi en automne, c'était hier.

A mon tour, je termine mon café, sans laisser de trace. Je disparais, sans regarder derrière moi. Tu me reconnais, n'est ce pas ? Tu me le reproches toujours, je le sais, je t'ai quitté. Certainement pour toujours.

Derrière moi, je ne m'attarde plus. Nous deux, c'était un fragment dans l'ombre du temps.

 

Dehors, c'est déjà un ailleurs sans toi et moi.

      CPC, Aix en Provence 1995.