Jeux d'écriture

A partir de mots poétiques ou singuliers, de répétitions choisies, un texte cherche sa forme, sans déjouer les règles du fragment, court et incisif. Un jeu d'écriture permettant l'appropriation de formes distinctes, souvent dans la simplicité.

Corinne Paquin-Correggio


« Une erreur originale vaut mieux qu’une vérité banale »

Fiodor Dostoïevski

 

Le sens de la dérision, l’exploration des recoins les plus obscurs de l’âme russe, ce sont les trésors oubliés de Fiodor Dostoïevski.  Il ose friser l’amplitude des degrés de la dramaturgie, du presque froid au plus glacial, en passant par des nuances d’outre-tombe. Un événement singulier est toujours tristement réel, quelle que soit le jeu de la vérité dans l’histoire contée ou racontée de ses personnages. Ses contemporains et ses successeurs vont toujours plus loin dans ce paroxysme.  Un mort se distingue à peine d’un être vivant, il n’est qu’une ombre passagère du quotidien, la vie est outrancièrement fragile si on s’acoquine avec les escroqueries du labyrinthe politique ou des sphères de la bourgeoisie.

 

Mieux vaut donc une erreur originale, elle laisse libre cours aux vertus de l’imaginaire. Les écrivains, les artistes ont le talent de la dissimulation dans tout son éclat et sa splendeur. Ils déplient les tiroirs du réel, d’un détour à un grand écart, ils vous livrent des assassins, sans le moindre scrupule. Ils nous révèlent les abîmes de la comédie humaine, où l’argent règne en maitre des lieux dans un tourbillon de folie.

Corinne PC, 2 février 2015

 

Un Adieu

 

Dans l’enthousiasme des mots levons

Nos verres de punch citron vert vanillé

Aux initiés bien vaillants de l’atelier

Un « nous », des « je » au pluriel, dégustons

Tous en cœur des lamelles d’aubergines succulentes,

Sous la langue absolument fines et fondantes.

Des beignets croustillants et dorés,

A la chair délicatement ambrée

Fêtons cet ultime atelier de l’avent

Au carrefour des quatre vents.

CPC, le 16 décembre 2014


Tout le monde a des doigts d'argent et une main de fer, moi seule ait les doigts sans argent ni or.

Tout le monde rive ses regards vers l'absolu de l'univers, moi seule est aveuglée par l'infiniment petit du monde.

Tout le monde s'invente dans les bruits urbains, moi seule cherche la voix des espaces vides.

Mon esprit divague en nommant la vie dans tous ses éclats, la mort dans son absence de prévenance et le choc de ces deux états, ainsi soit t'il.

Tout le monde s'acharne à vivre contre vents et marées, moi seule chante aux sirènes l'amour sans lendemain à tous les amants des rives de la mer Baltique.

 

Corinne PC, le 12 mars 2014

 


A contre jour

 

Ce soir, au pied de la montagne sacrée, Irun n'a pas encore pris sa décision. Il s'est mis en retrait de ses pairs, de son frère qui est presque son alter égo. Il s'attarde un instant, regarde serpenter la rivière, qui descend doucement le courant, dans un flux régulier et continu. La température est douce, celle des soirées d'été, la chaleur se dissipe progressivement en laissant derrière elle un voile léger et profond dans la vallée. La densité de la forêt l'apaise, cette immensité le rassure. Pourtant, il sent la menace l’envahir et l’enserrer dans un étau, celle de la solitude, de la douleur.

 

Sa femme n'est plus là depuis trois mois. Elle a eu un cancer fulgurant, qui l'a terrassé en quelques semaines. Il n'avait jamais imaginé la perdre, elle était si belle, si jeune, si fraîche, elle était gourmande de la vie et de l'amour. Ils s'aimaient. Ils avaient scellé un pacte de vie partagé, dans la longévité, mais non, la mort avait décidé autrement des évènements de leur existence.

 

Une litanie intérieure l'habite d’un cri insoutenable et meurtrit son corps, membre après membre, mais les larmes ne parviennent pas à le soulager. Le grand chamane, guérisseur des plaies et des âmes, se confronte à un vide sans fond, une séparation de l'être aimé. La délivrance était pour elle, la brume du désespoir pour lui. Révolté dans sa douleur, il a retiré son masque, ses rites, sans dévoiler son visage, ni le mystère qu'il renferme. Il a fait le grand saut de l'aigle dans la forêt qu’il connaît si bien, la singerie de la vie a levé son voile, pour ne faire qu’un de leurs destinés.

Corinne PC, le 20 février 2014